Un art du mouvement aux qualités thérapeutiques
C’est pour avoir eu la chance de mener en parallèle pendant de longues années, une psychothérapie analytique et la pratique régulière du kinomichi, que j’ai pu apprécier les bénéfices que peuvent apporter l’association de ces deux modalités de travail sur soi.
Il m’est apparu au fil des années qu’elles se potentialisaient mutuellement, participant de concert à la dynamique du processus d’individuation.
Ce que j’ai longtemps pressenti est devenu comme une évidence : ce type d’expérience, passionnante et fructueuse méritait d’être considéré avec attention, et d’autres pourraient en bénéficier.
Photo: Mathilde Ballet (www.mathildeballet.com)
Kinomichi
Calligraphie par maître Masamichi Noro
Qu’est-ce que le kinomichi ?
Le kinomichi, « voie de l’énergie », est une pratique corporelle inédite, créée par le maître japonais Masamichi Noro en 1979. Proche disciple de Maître Ueshiba, fondateur de l’aikido, c’est auprès de lui qu’il se forma dans sa jeunesse à cet art martial. Bien des années plus tard, il entreprit de le faire évoluer en un sens si profond qu’il serait plus juste de parler de « mutation ».
La notion d’adversaire a cédé la place à celle de partenaire. Maître Noro s'est résolument détourné de toute visée martiale, en même temps qu'il a introduit dans la pratique une dimension de soin. Il a notamment travaillé en collaboration avec la kinésithérapeute Lily Ehrenfried, fondatrice de la gymnastique holistique dans les années 60. Se trouve ainsi au sein de cette pratique corporelle une réelle dimension d’éducation somatique.
Les partenaires qui réalisent ensemble un mouvement cherchent dès lors, à produire des bienfaits mutuels. C’est ainsi que Masamichi Noro formulait cette recherche :
« Comment va-t-on harmoniser deux, pour que de ces deux naisse un troisième qui ne les aliène pas ? »
Masamichi Noro
Daniel Roumanoff, 1992, La pratique du kinomichi avec maître Noro, p.161, Criterion
Photo: Lauren Terrigeol
Réalisée pour l’Association Suisse de Kinomichi (ASK)
Lauren Terrigeol
« Mon désir, c’est que la pratique s’accomplisse tout le temps dans la joie et non dans la souffrance. Quand j’ai créé le kinomichi, il y a des années, j’avais une joie extraordinaire. Le kinomichi est construit sur cette base. »
Masamichi Noro
Daniel Roumanoff, 1992, La pratique du kinomichi avec maître Noro, p.116, Criterion
Aperçu de la pratique
Par une pratique régulière du kinomichi, nous améliorons notre ancrage à la terre et notre élongation vers le ciel, tout en développant une présence plus vivante dans notre bassin. Nous sommes invités à découvrir une verticalité de plus en plus tangible : solide, souple et légère à la fois. Nous apprenons à rechercher dans les mouvements, amplitude, expansion, ouverture, fluidité et tonus juste. Dans le même temps notre respiration s’approfondit et devient beaucoup plus libre.
Nous créons de l’espace, du volume et du souffle, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du corps. Nous affermissons nos capacités de précision, de stabilité et de détermination.
Le dynamisme de ces mouvements naît notamment d’un jeu incessant d’allers-retours entre haut et bas, entre ciel et terre, dessinant des vagues vivifiantes. Les spirales, omniprésentes, favorisent également la circulation de l’énergie tout en respectant profondément notre structure corporelle, ce qui rend la pratique particulièrement agréable.
Le travail en cabinet
Il y a des liens étroits entre le travail analytique et la pratique du kinomichi. Celui qui peut-être englobe tous les autres, se trouve dans une visée commune aux deux approches qui est de permettre à l’énergie de mieux circuler. Energies physique et psychique sont en constante relation, s’influencent mutuellement d’où l’intérêt de les stimuler à la fois en passant par le corps, la parole et la relation thérapeutique.
Les deux approches s’enrichissent l’une l’autre et contribuent à la fois à dénouer, décomplexifier, libérer ce qui peut l’être et structurer, renforcer, développer la personnalité du sujet. Ce sont deux modes exploratoires, deux supports pour un cheminement personnel au long cours.
Ainsi, je reçois en cabinet, pour des séances individuelles, ceux et celles qui ressentent le besoin ou le désir d’associer travail psychologique et travail corporel. Je m'inspire à la fois du foisonnement de possibilités qu'offre le kinomichi et de toutes mes expériences passées ou actuelles que ce soit à travers la danse, le Qi gong, le yoga ou le vaste champ de l’éducation somatique.
Un corps dont le tonus est plus juste, dont la verticalité est plus incarnée ; corps avec moins de raideurs, de tensions ou de douleurs ; un corps qui respire plus aisément, plus amplement, devient un allié précieux de notre existence, là où il était parfois vécu comme un fardeau. On le sent progressivement plus vivant et plus habité, plus unifié. Les fluides y circulent mieux, mais aussi les vibrations de la voix, l’énergie, les émotions, les pensées, nourrissant ainsi une vitalité sans cesse stimulée, renouvelée par le mouvement et la présence à soi.
Dynamisé, détendu, réceptif et régulièrement visité par une conscience attentive, tournée vers l’intérieur de soi-même, il favorise l’introspection et l’affleurement de notre vie inconsciente : images, rêveries, inspirations. Développer cette intimité avec soi-même, cette forme de savoir sur soi-même nous ouvre à une certaine indépendance qui favorise un sentiment de sécurité intérieure, de confiance en notre capacité à prendre soin de nous. C’est aussi notre contact avec notre environnement, et avec les personnes qui nous entourent qui se modifie progressivement.
Le travail corporel ainsi envisagé, et pratiqué sciemment selon ces intentions particulières vient soutenir et renforcer la thérapie analytique. Je le considère comme étant pleinement partie prenante du processus de transformation à l’œuvre.
Les modalités d'interaction entre les séances corporelles et les entretiens sont souples. Elles font l'objet d'un échange préalable et sont réévaluées régulièrement. Ce travail est bien sûr aussi accessible à ceux et celles qui ont déjà entrepris une psychothérapie avec un professionnel de leur choix.
« (…) le champ analytique, c’est proprement ce qui va créer les conditions de l'émerveillement ou de la surprise » nous dit Pierre Willequet, celle « d'être surpris par soi-même ». Il en va de même dans le champ corporel.
Pierre Willequet et col., 2018, Jung et l'élan créateur, p.376, Esperluète /L’arbre Soleil